Salmonella Rose
Salmonella
Rose.
Je ne répète pas le titre, Salmonella Rose c’est mon nom. Ben oui, Salmonella Rose, quoi.
En fait mon nom c’est Rose. Et Salmonella le prénom. Tout le monde pense l’inverse. Rose Salmonella. Mais non, moi c’est Salmonella Rose. Déjà à l’école il
fallait toujours que je rectifie et que j’insiste pour qu’ils inscrivent Salmonella Rose. C’est devenu une habitude.
C’est pourquoi je tiens à faire les présentations tout de suite. Comme ça le pire est passé.
Salmonella Rose, donc, et vous lecteur, lectrice, éditeurs et autres machin choses, les présentations sont faites.
Salmonella Rose, vous dites-vous. Il est vrai qu’en le répétant, ce double mot bizarre résonne étrangement doux, à force.
Salmonella Rose.
C’est ma mère qui a voulu ce prénom. Elle en était tombée amoureuse en ayant lu ce nom d’un groupe de reggae néo-zélandais, Salmonella Dub. Elle se répétait
inlassablement cet étrange nom aux douces sonorités, me racontait-elle.
Et me voilà à porter le nom d’un virus bactérien, la Salmonelle. On la trouve dans les mares et eaux polluées et dans les excréments. Et ça provoque une
diarrhée fiévreuse foudroyante. Super...
« Ce n’est pas Salmonelle, c’est Salmonella, nuance, ma fille, nuance » m’a toujours répété maman, encourageante dans son rôle de mère
rassurante.
Même en lui répondant que Salmonella c’était la traduction anglaise de Salmonelle, elle n’en avait cure. Bien sûr, ce n’était pas elle qui allait s’en
plaindre toute sa vie, de porter ce prénom aussi peu flatteur.
Mais je ne lui en veux guère, à ma mère, à part ce choix étonnant de mon prénom.
Heureusement qu’elle s’est mariée avec mon père, Guy Rose. J’ai maintes fois imaginé plein d’autres nom que j’associais à mon prénom, imaginant que ma mère
eut épousé un autre homme, mais j’ai arrêté l’énumération le jour où j’ai su que j’aurai à prendre le nom de mon futur mari. C’est comme pour les lignes de la main, il y en a qui refusent de
savoir quoi que ce soit sur leur avenir, moi c’est pareil, je verrai bien le jour avec qui j’aurai affaire.
Bon bref, Guy Rose, mon père.
Rose de père en fils, ils ont tous des prénoms commençant par G, même les femmes : Guy Rose, tonton Guillaume, tonton Gérard, tata Georgette, papi
Gaston, pépé Gabriel et j’en passe sur les ancêtres, je n’ose imaginer depuis quand ils ont commencé.
Pour ma mère, impecc : Christiane Rose, quoi de plus banal.
Bref revenons à nos moutons, à nos bactéries plutôt. Je vous disais donc qu’avec le
super prénom que je porte, j’en ai vu des couleurs, moi !
Déjà à la crèche, le personnel était persuadé que j’étais sourde car je ne répondais pas à l’appel de mon prénom. On m’a fait faire toutes les analyses ORL,
les médecins ne trouvaient rien. J’en ai vu défiler, des visages en blouse blanche ! Jusqu’au jour où ma mère, en venant me chercher à la crèche entendit la Directrice m’appeler Rose… Je
ne vous dis pas le bordel qui s’ensuivit.
On me changea aussitôt de crèche, il y avait de la place à l’époque, et depuis ce jour mes parents
insistèrent et répétèrent autant de fois qu’il le fallait mon prénom à tout le personnel éducatif, scolaire, administratif. C’est dire que je n’ai cessé, toute ma vie durant, d’entendre mon
prénom clamé haut et fort, non sans avec fierté.
Donc Salmonella, c’est mon prénom et j’en suis fière.
Bien sûr, j’en ai souffert à l’école. Mais je me défendais du mieux que je pouvais et j’avais toujours un groupe de copines à
moi, toutes aussi affligées de tares différentes : noms pitoyables et ridiculisants, visages laids, grosses, boutonneuses. On s’appelait fièrement Les Bactéries. Ensemble nous formions
un bloc, défiant les autres camarades qui se mettaient hors de notre portée, bien à notre distance, croyant que nous étions contagieuses.
On en
profitait. Les filles se vengeaient des affronts qu’elles subissaient, et moi je rayonnais. A l’intérieur de ce groupe je me sentais une rose plutôt qu’une Salmonelle. Rose plutôt que
Salmonella.
Mes copines m’appelaient Rose, je devais effectivement être une rose pour elles comme je l’étais pour moi. Ce qu’elles ne comprenaient
pas c’est que j’assumais pleinement mon prénom et que j’avais formé ce groupe, Les Bactéries, pour leur rendre service et leur permettre de s’épanouir avec ce qu’elles sont.
Je les ai laissées m’appeler Rose, puisque ça leur faisait tellement plaisir. Rose. Pourquoi pas, m’étais-je dit. Comme si j’étais un personnage héroïque. Ca
me plaisait, ça.
Les autres, à l’école, ils avaient toujours du mal, au début de l’année, à m’appeler Salmonella. Les profs, les élèves, la
Direction. Au bout d’un moment, et à force de se forcer à le dire, ils se sont habitués à prononcer mon prénom de façon banale.
Mais les Autres,
par contre, eux, les méchants, les beaux, les belles, les plus forts, les soi-disant plus intelligents, il y en a qui m’en ont fait baver. Refus de se mettre à côté de moi en classe, de me
faire passer le ballon en EPS, de partager ma table à la cantine puis de faire de plus en plus fort en déversant toutes sortes de saletés organiques dans mon cartable, dans mes cheveux,
histoire de voir ce que ça ferait, sur une bactérie comme moi. Au collège il y a eu un groupe qui s’est même amusé à faire des affiches A3 informant d’un danger virus bactériologique au sein
de l’école et qui donnait la description de ma petite personne. Les cons. Les pions ont mis du temps pour comprendre qu’il s’agissait de moi, la bactérie. « Ahhh, Salmonella :
Salmonelle : le virus bactérien ! Comment n’y avais je pas pensé ! Bah c’est pas grave, on va retirer les affiches personne n’y pensera plus, c’est rien. »
C’est rien, tu parles.
Tous les jours à appréhender l’entrée du hall de l’école, espérant ne pas croiser ces saligauds qui m’attendaient et qui, me voyant apparaître se mettaient à
hurler en courant dans le couloir : « La voila ! La sale Bactérie, la Salmonelllaaaaaaahhh ! »
Bonjour l’accueil, tous les matins presque.
Au bout d’un moment j’en ai eu assez et j’ai pris le dessus. Aussitôt franchie la porte de l’école, je me suis mise traverser le couloir en trombe vers ma
salle de classe en criant : « Me Voilà ! Me voila ! Salmonella Roooooose ! Viens ici si tu l’ooooooses ! »
Personne n’a osé. Ils m’ont juste tenue à distance. J’avais enfin la paix et retrouvé le plaisir d’aller à l’école tous les matins. Pour rien que ça.
Au lycée, les moqueries étaient bon enfant. J’avais droit à un surnom différent chaque lundi. C’était à celui qui trouverait le meilleur surnom. Sale môme est
là. Sale môme, va. Saumon t’es là ? Y en avait des tout gentils comme des tout méchants.
En Terminale les surnoms étaient épuisés, ils n’avaient plus d’idées, ils ont donc décidé de rajouter mon nom, Rose. Et depuis, avec Salmonella Rose, ma vie a
pris toute une autre dimension …
A suivre…